Histoires comme ça

De jolis mots pour de belles histoires

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Par Thomas Weill
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10 oct. · 3 mn à lire
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ENTRE LES TOMBES

Ma première maison se trouvait à côté d’un cimetière. Si cela mettait certaines personnes mal à l’aise, pour ma part, je me suis toujours réjoui d’avoir d’excellents voisins, silencieux et calmes.

On disait le lieu étrange et les gens en craignaient l’atmosphère ? Peu m’importait alors, je m’y sentais bien. Tout cela allait changer à jamais par une belle journée d’automne.

Cela a commencé de manière fort anodine, un début de matinée comme n’importe quel autre. J’ai jeté un regard au-dehors, et voilà que mes yeux se posent sur un petit écureuil sautillant entre les tombes. C’était un de ces rongeurs à la robe rousse et à la queue touffue, comme on se plaît à les apercevoir en marge de nos villes de béton et d’acier. À la manière brusque et souple des individus de son espèce, il grimpait aux arbres et se cramponnait à leur écorce, mâchonnait quelques noisettes et les enterrait.

Je l’ai suivi des yeux un moment, le sourire aux lèvres, puis j’ai repris le cours de ma journée sans plus penser au mignon petit animal. Ce soir-là, pourtant, j’ai connu un sommeil agité. Je le voyais en rêve, à quelques centimètres de mon visage, il me transperçait de ses yeux sombres et son petit museau se trémoussait. Je me réveillais alors en sursaut et en nage, inquiet, sans bien savoir pourquoi. Le lendemain, j’ai eu toutes les peines du monde à m’extraire des limbes du sommeil.

Quand je suis enfin parvenu à m’extirper de la gangue de chaleur de mes draps, je me suis rendu à ma fenêtre, espérant que l’air frais du matin me remettrait les idées d’aplomb. Et là, surprise ! J’aperçois mon nouvel ami à nouveau qui sautille, grimpe et se cramponne, mâchonne et enterre. Exactement comme la veille ! En même temps que je l’observe se livrer à son curieux manège, j’éprouve comme un léger picotement à la cheville, qui allait persister tout au long de la journée et jusqu’au soir.

Je le ressentais encore, insomniaque dans le noir, alors que je luttais sans forces, contre une peur sans visage. Au petit jour, à mon réveil, j’ai l’angoisse au ventre et une fatigue sans pareille. Accoudé à ma fenêtre, j’avise de nouveau le même écureuil, qui accomplit à l’identique son rituel de la veille. À ma cheville, le picotement s’enflamme, et je vois apparaître une marque étrange sur ma peau nue, semblable à une vieille cicatrice rose qui tend vers le vermeil.

Je ne saurais dire combien de temps cela a duré encore. Les jours et les nuits à cette époque se suivent et se ressemblent, et l’usure et la peur se sont logées jusque dans ma chair. À ma cheville, la douleur empire, la cicatrice grandit, rougit et se boursouffle. Partout où je pose mon regard, j’ai l’impression de le voir, ce petit écureuil joueur, mais non, il n’est là que le matin, tous les matins à la même heure, et exactement au même endroit.

Épuisé et sur les nerfs, rendu fiévreux par le manque de repos, je me décide comme en plein rêve : je l’attendrai dans le cimetière, et puisqu’il hante mon sommeil, j’irai la nuit s’il le faut. Arrivé au pied de l’arbre où chaque jour ce satané rongeur enterre son butin, je distingue un monticule d’herbe et de terre. Immédiatement, je creuse, lampe au front et couteau à la main, mais une fois la motte enlevée je m’arrête net.

Pas de coquilles ni de noix dans la cachette, mais de petits os, blanchis par le temps. J’attends là jusqu’à l’aurore, sans oser remettre la terre en place. Les minutes se suivent et les heures passent, mais de mon damné rongeur pas de trace. Une nouvelle fois, je regarde dans le trou que j’ai creusé à la main, et je me rends à l’évidence : il s’agit d’une tombe, et l’écureuil qui m’obsédait gisait-là.

Refusant de me laisser envahir par le sentiment d’effroi qui doucement me gagne, je me décide à partir, et pousse un cri de douleur à mon premier pas. Le sang perle à ma cheville. De retour chez moi j’ai du mal à y croire, mais je me soigne et me nettoie. La plaie est propre et belle, mais bien ouverte, et épouse à la perfection la dentition d’un petit rongeur à la robe rousse.

Après ce jour, je n’ai plus jamais revu l’écureuil. Mais si l’animal a disparu, j’ai dû déménager pour fuir ma peur et retrouver ma vie. Depuis, je me tiens loin des cimetières. Mes voisins sont plus bruyants, mais je les préfère, entendre leurs voix me rassure quand j’en ai besoin. Car chaque année encore, quand l’automne frappe à nos portes, ma cheville me lance, et je retrouve quelques noisettes, abandonnées dans mes bottes.


Merci à toutes et à tous de m’avoir lu ! Cette histoire est un peu plus courte que d’habitude, j’ai voulu essayer un autre format d’écriture. J’avais envisagé de la diffuser sur les réseaux sociaux, et d’en faire un format récurent. Je n’exclus pas de la publier sur mon compte Instagram, mais j’ai passé beaucoup de temps à travailler la musicalité de mon écriture sur cette histoire, et je ne pense pas pouvoir le faire régulièrement pour les réseaux. Cela dit j’aime bien ce petit texte, et l’ambiance étrange que j’ai essayé d’y faire régner, donc je me suis dit que je vous en ferai profiter ! J’espère que vous y avez été sensibles et que cela vous a plu ! Comme d’habitude, dites-moi ce que vous en avez pensé, et partagez-là autour de vous. Merci à toutes et à tous, et bonne semaine !

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